Le phénomène des blogs.
Le phénomène des blogs a commencé à immigrer en France au début de l’année 2003 depuis le continent nord-américain où il était apparu environ un an plus tôt. Ces blogs constituent pour nous une entrée dans cet espace d’expression publique individuelle que nous n’avions jusqu’alors perçu qu’à travers les sites personnels. Mais, autant ces derniers se réfèrent fortement aux territoires physiques d’appartenance, qui constituent souvent leur raison d’être, autant les blogs sont a priori insaisissables hors du cyberespace où ils s’enracinent.
La problématique des blogs qui fait l’objet du présent rapport a fortement évoluée au fur et à mesure que ces blogs se développaient et se transformaient. En effet, durant la période de l’étude, ce qui était un épiphénomène dans le monde de l’Internet a connu un essor, certes prévisible, mais qui a transformé notre perception du phénomène observé. On trouvera donc dans ces pages autant la description d’une méthodologie, d’une classification, d’une problématisation encore en train d’évoluer qu’un bilan du phénomène actualisé à l’automne de l’année 2004. Pour autant, nous avons obtenu des réponses à certaines interrogations qui étaient à l’origine de cette recherche. Ces réponses nous permettent surtout de mieux interroger le phénomène auquel nous assistons et qui, selon toute vraisemblance, va constituer dans ses fondements un mode de communication et de socialisation qui trouvera rapidement sa place parmi ceux que nous connaissons.
Nous avons travaillé sur un corpus initial de près de 400 blogs qui, après vérification de l’ensemble des sites a permis d’opérer un traitement quantitatif sur 389 blogs.
Ce corpus a été intégralement décrit dans une base construite à partir d’un codebook très complet (cf. rapport) qui a permis d’opérer un certain nombre d’analyses mais reste un outil pour d’autres recherches. Partant de ce corpus nous avons analysé les caractéristiques les plus flagrantes de ces blogs sur lesquels peu d’informations qualitatives sont disponibles en France aujourd’hui.
Les informations essentielles concernent ainsi l’importance croissante du nombre de blogs hébergés par Skyblog affilié à la radio Skyrock. On dénombre aujourd’hui plus d‘un million de ces blogs sur le territoire français et ce phénomène est négligé par les travaux de recherches qui s’intéressent plus particulièrement à des « genres nobles » comme les blogs de journalistes ou les blogs institutionnels (qui demeurent marginaux). Grâce à ce travail nous connaissons non seulement le profil des jeunes bretons qui s’adonnent à cette pratique mais nous savons surtout comment ils font vivre ces interactions en ligne. Cette étude en temps réel nous a permis de voir la disparition ou l’apparition de pratiques vouées à l’échec.
Et cette étude confirme que les usages de l’Internet s’inscrivent davantage dans une pratique du territoire de vie (ici ce sont les établissements scolaires notamment) que dans la recherche d’un hypothétique « Cyberespace » utopique. Nous repérons en particulier que les jeunes bloggueurs sont en quête d’un nouvel espace pour vivre leur « entre soi » et qu’il construisent ainsi un territoire hybride entre le monde réel et le monde virtuel d’Internet, un territoire que nous pouvons qualifier de « terrain d’aventure numérique ». La question qui conclue cette première approche à la fin de 2004 est double : n’y a-t-il que Skyrock qui puisse leur offrir ce terrain d’aventure numérique ? et quelles seront les nouvelles pratiques relationnelles et informationnelles qui naîtront sur ces territoires numériques ?
Perspectives en matière de recherche et d’applications.
Ce travail constitue une première approche d’un phénomène qui se transforme sans cesse. À partir de ces bases de multiples recherches peuvent être poursuivies. Nous les envisageons selon trois angles :
Un travail de statistiques.
Les données collectées et codées permettent d’envisager de nombreuses exploitations du corpus. Nous pourrions ainsi affiner l’ensemble des pratiques selon le sexe des bloggueurs. Il apparaît, en effet, que la pratique des blogs rompt singulièrement avec les usages masculins des réseaux informatiques et traiter l’ensemble du corpus selon cette partition ferait sans doute apparaître des traits pertinents.
L’attention particulière accordée aux phases de l’existence d’un blog permettrait de la même façon d’affiner les critères de longévité d’une activité relationnelle sur Internet.
Mais bien d’autres types de travaux sont imaginables à partir de ce corpus.
Une analyse formelle.
Le travail sur la forme des blogs ébauché dans cette étude sera complété par des rencontres avec des hébergeurs pour échanger sur l’appréciation des formes existantes. Mais surtout en analysant les transformations opérées, les rejets de certaines formes, nous essaierons avec ces hébergeurs de définir ce que seront les évolutions prochaines de la forme des blogs et partant de là, de leurs usages.
Notamment l’émergence des Moblogs (blogs à partir de téléphones mobiles) obligera à repenser la forme de l’affichage et donc de la lecture proposée. Mais ceci aura aussi des influences sur les interactions engagées entre des personnes elles même mobiles durant les échanges.
L’introduction de la vidéo sur les blogs, notamment à partir de webcams à bas coût mais aussi à partir de téléphones mobiles équipés pour la prise de vue vidéo va aussi changer le rapport à l’image et d’autres constructions des identités virtuelles sur l’Internet sont évidemment prévisibles.
Une recherche des motivations des bloggueurs.
L’ampleur du phénomène et surtout la rapidité de son expansion nous a contraints à ne mettre en œuvre qu’une seule méthodologie quantitative pour décrire l’apparition des blogs. Le choix de coder un certain nombre d’informations sur les usages (les liens entrant/sortant, la volonté de parler de soi des autres, le choix d’une expression iconographique ou textuelle) fournissent des indications très utiles. Toutefois, l’interprétation de ces choix, les valeurs qui leur sont associées, la finalité que leur donne les bloggueurs ne peuvent être appréhendées que par des entretiens avec ces personnes.
Il est très difficile d’entrer en contact avec ces bloggueurs dans la perspective de mener un entretien en présentiel avec eux, c’est pourquoi cela n’a pas pu être mis en œuvre durant la période de l’étude. Mais un tel prolongement de l’étude nous semble nécessaire pour valider un certain nombre d’hypothèses formulées à partir des seules observations.




